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Méthode de l’anachronisme contrôlé et historiographie
Published online by Cambridge University Press: 22 August 2025
Lorsque l’adjectif « végétarien » apparaît pour la première fois dans un texte publié, en 1842, il est loin d’être considéré comme un néologisme audacieux : dérivé du latin vegetus, il désigne un état de santé physique et mentale, et est utilisé comme alternative à divers autres termes, tels que « abstinent », « pythagoricien » ou « frugivore ». Les « végétariens » du xixe siècle cherchaient à souligner la continuité conceptuelle entre leur choix de s’abstenir de consommer de la viande – ou tout autre produit animal – et la longue tradition des philosophes antiques, tels Porphyre et Plutarque, ainsi que l’imagerie biblique concernant l’alimentation humaine avant la Chute. Cet article examine le milieu intellectuel dans lequel le mot « végétarisme » a été inventé afin d’établir des liens à la fois avec la compréhension contemporaine de ce régime alimentaire et avec les discussions sur l’abstinence de viande avant que ce terme ne commence à être utilisé. Il en résulte une étude de cas sur les intersections entre l’histoire d’un concept et les histoires entremêlées des différents mots qui l’accompagnent. La méthodologie de l’anachronisme contrôlé est présentée comme un outil productif qui permet aux historiens et historiennes (de la philosophie) de détecter les trajectoires conceptuelles tout en préservant la contextualisation, et ainsi de retracer l’histoire d’une idée au milieu des changements terminologiques. Cet article est un plaidoyer en faveur de l’application des anachronismes à la recherche historique, dépassant l’idée selon laquelle les anachronismes sont incompatibles avec le besoin présumé de neutralité de l’histoire.
When the adjective “vegetarian” first appeared in a published text, in 1842, it was hardly intended as a daring neologism: derived from the Latin vegetus, it was meant to indicate a healthy state of body and mind, and was employed as an alternative to various other terms such as “abstinent,” “Pythagorean,” or “frugivorous.” The nineteenth-century “vegetarians” sought to emphasize the conceptual continuity between their choice to abstain from meat, or from animal products altogether, and the long tradition of ancient philosophers like Porphyry and Plutarch, as well as biblical imagery regarding human diet before the Fall. This article examines the intellectual milieu in which the word “vegetarianism” was coined in order to establish the connections both with current understandings of this diet and with discussions on abstaining from meat before the term itself started to be employed. The result is a case study of the intersections between the history of a concept and the entangled histories of the various words accompanying it. The methodology of controlled anachronism is presented as a productive tool that allows historians (of philosophy) to identify conceptual trajectories while safeguarding contextualization, and thus to trace the history of an idea amidst terminological change. The article is a plaidoyer for the application of anachronisms to historical research, moving beyond the view that they are incompatible with history’s alleged need for neutrality.
Les recherches qui ont abouti à cet article ont été financées par le Fondo per il Programma Nazionale della Ricerca (PNR) et le Progetti di Ricerca di Rilevante Interesse Nazionale (PRIN, 2022) dans le cadre du projet « DIET-ETHICS – How Early Modern Ideas Shaped European Food Ethics » (P2022KFEYS ; financé par l’Union européenne-Next Generation EU, Mission 4, Component 1, CUP Master B53D23031120001, CUP Unit F53D23011440001). Je voudrais remercier les relecteurs anonymes qui ont fourni des commentaires particulièrement enrichissants sur la précédente version de cet article ainsi que Chloe Morgan de l’équipe éditoriale des Annales pour ses précieuses suggestions qui ont amélioré la lisibilité de l’article dans sa version finale. J’aimerais aussi remercier James Vigus et les participants et participantes des trois séances de séminaire suivantes: « FoRMe – Fonti, Ricerche, Metodi di storia ambientale », organisée par Matteo Di Tullio et Martino Lorenzo Fagnani (Pavie, 6 juin 2024); « L’environnement dans la première modernité : histoire de la philosophie et pratique de l’anachronisme », organisée par Marie-Dominique Couzinet (Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 13 juin 2024) et « Vegetarianesmo : storia di un’ idea », organisée par Michele Merlicco et moi-même (Pavie, 13 janv. 2025) dans le cadre du projet de recherche DIET-ETHICS.
Traduction de Bertrande Galfré, révisée par Anna Waide
1. [Éditorial non signé], « Who Is the Abstainer? », The Healthian: A Journal of Human Physiology, Diet, and Regimen (ci-après The Healthian), 1-12, 1842, p. 89-90, ici p. 89. Sauf mention contraire, les traductions des textes cités émanent des traductrices.
2. Marc Bloch, « Apologie pour l’histoire ou métier d’historien » [1942], in L’histoire, la guerre, la Résistance, éd. par A. Becker et É. Bloch, Paris, Gallimard, 2006, p. 843-985, ici p. 872.
3. [Éditorial non signé], « Flesh Diet [The Editor’s Answer to Barbara’s Letter, pp. 31 and 32] », The Healthian, 1-5, 1842, p. 33-35, ici p. 34, et The Healthian, 1-6, 1842, p. 42-44. La lettre de Barbara a été imprimée dans le numéro précédent, The Healthian, 1-4, 1842, p. 31-32. La question des avantages et des inconvénients du végétarisme y est formulée en ces termes (p. 32) : « La question de l’alimentation animale devrait, à mon avis, être simplement la suivante : ‘La nourriture d’origine animale est-elle bonne ou mauvaise pour l’homme ?’ Si elle s’avère bénéfique, alors il faut l’adopter ; et tout ce qui peut nous répugner dans cette pratique doit être justifié par la raison.» La définition de « frugivore » (soit frugivorous en anglais, souvent écrit frugiverous dans les sources du xixe siècle) est issue du Oxford English Dictionary. Sur les éditeurs de The Healthian, liés à Alcott House, voir James Gregory, Of Victorians and Vegetarians: The Vegetarian Movement in Nineteenth-Century Britain, Londres/New York, Tauris Academic Studies, 2007, p. 22-24. Voir aussi Samantha Jane Calvert, « Eden’s Diet: Christianity and Vegetarianism 1809-2009 », thèse de doctorat, université de Birmingham, 2013, p. 81-89.
4. [Éditorial non signé], « Flesh Diet », art. cit., p. 34.
5. Ibid.
6. Ibid., p. 42.
7. [Éditorial non signé], « Obituary », The Healthian, 1-5, 1842, p. 37-38. Sur James Pierrepont Greaves, voir J. E. M. Latham, « Greaves, James Pierrepont », Oxford Dictionary of National Biography, https://doi.org/10.1093/ref:odnb/11370 et ead., Search for a New Eden: James Pierrepont Greaves (1777-1842); The Sacred Socialist and His Followers, Madison/ Londres, Associated University Presses, 1999.
8. Donald Watson, « The Vegan News » (Quarterly Magazine of the Non-Dairy Vegetarians) (ci-après Vegan News), 1, 1944, p. 2.
9. Ibid. (l’auteur souligne). « Les termes ‘végétarien’ et ‘frugivore’ sont déjà associés à des communautés qui tolèrent la consommation des ‘fruits’ (!) issus des vaches et des volailles. »
10. [Éditorial non signé], « Abstinence », The Healthian, 1-13, 1843, p. 97-99, ici p. 98. Pour une étude récente, voir Guillaume Alonge et Olivier Christin, Adam et Ève, le paradis, la viande et les légumes, Toulouse, Anacharsis, 2023.
11. Richard Francis, Fruitlands: The Alcott Family and Their Search for Utopia, New Haven/ Londres, Yale University Press, 2010.
12. Bronson Alcott’s Fruitlands, éd. par C. E. Sears, Boston/New York, Houghton Mifflin, 1915, p. xv. Dans ce livre, le terme « frugivore » (frugivorous) a disparu et le régime de Fruitlands est qualifié de « végétarien ».
13. Louisa May Alcott, « Transcendental Wild Oats: A Chapter from an Unwritten Romance », The Independent, 25-1307, 1873, p. 1569-1571, ici p. 1569. C. Lane est ironiquement surnommé « Timon Lion » ou « Brother Timon », en référence à Timon d’Athènes dit le Misanthrope, suggérant par-là que ses efforts pour réformer l’humanité étaient fondamentalement empreints de misanthropie. L. M. Alcott décrit aussi « Frère Timon » arborant un « sourire sombre », lorsqu’il condamne la consommation de plusieurs aliments : « Ni le sucre, ni la mélasse, ni le lait, ni le beurre, ni le fromage, ni la chair ne doivent être consommés parmi nous, car rien ne doit être accepté qui ait causé du tort ou la mort à un être humain ou à un animal.»
14. Le terme « véganisme » est maintenant d’usage pour définir le régime à Fruitlands : R. Francis, Fruitlands, op. cit., par exemple p. 37 et 192.
15. L. M. Alcott, «Transcendental Wild Oats », art. cit., p. 1570 : « Ils prêchaient partout le végétarisme et résistaient à toutes les tentations de la chair, se contentant de manger des pommes et du pain à des tables pourtant bien garnies.» La distinction entre « frugivore » et « végétarien » est établie dans Edward Harold Begbie, The Curious and Diverting Adventures of Sir John Sparrow, Bart.; Or, the Progress of an Open Mind, Londres, Methuen & Co, 1902, p. 149-150 : « Le mode d’alimentation que je pratique, et que j’ai l’intention de promouvoir à l’avenir – le régime sans doute le plus apte à favoriser l’élévation de l’homme vers la pureté – n’est pas végétarien, mais frugivore. Je recommande les fruits – des fruits purs, non cuits. » Dans ce roman, le personnage principal définit le végétarisme en ces termes (vagues) : «‘Un végétarien’, dit-il très calmement, de manière très tendre et avec beaucoup de tolérance, ‘est quelqu’un qui aime. Un végétarien est quelqu’un qui veut rendre la vie belle. Il aime comme nul autre ne peut aimer’» (p. 67).
16. Selon D. Watson, « vegan » possède au moins « le mérite d’avoir un intitulé court », ce qui en facilite la saisie : D. Watson, Vegan News, op. cit., p. 2.
17. [Éditorial non signé], « Dialogue on Eating Flesh », The Healthian, 1-1, 1842, p. 5-7, ici p. 5.
18. [Éditorial non signé], « A Constitutional Conversation», The Healthian, 1-2, 1842, p. 11-13, ici p. 11.
19. Porphyre, Select Works of Porphyry, Containing His Four Books on Abstinence from Animal Food […], trad. par T. Taylor, Londres, Thomas Rodd, 1823. Pour une traduction en français plus récente, voir id., De l’abstinence, éd. et trad. par J. Bouffartigue et M. Patillon, Paris, Les Belles Lettres, 3 vol., 1977-1995.
20. Voir, par exemple, Pedro Ribeiro Martins, Der Vegetarismus in der Antike im Streitgespräch. Porphyryios’ Auseinandersetzung mit der Schrift « Gegen die Vegetarier », Berlin/ Boston, De Gruyter, 2018, p. 2. Ce livre est un exemple particulièrement significatif de la tendance à utiliser le terme « végétarisme » pour décrire l’idée de s’abstenir de manger de la viande dans les textes philosophiques anciens, puisque l’auteur lui-même traduit le titre du traité de Porphyre Πρὸς τοὺς ἀπεχομένους τῶν σαρκῶν par Gegen die Vegetarier, soit « Contre les végétariens ».
21. Thomas Taylor, préface à Porphyre, Select Works of Porphyry…, op. cit., p. xi. Parmi les précédents travaux de T. Taylor, on trouve, publié anonymement, A Vindication of the Rights of Brutes (Londres, Edward Jeffrey, 1792), qui est commenté dans Timothy Morton, Shelley and the Revolution in Taste: The Body and the Natural World, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, p. 30-33. T. Morton utilise les termes anglais « vegetarian » et « vegetarianism » lorsqu’il évoque les débats du xviiie siècle.
22. T. Taylor, préface à Porphyre, Select Works of Porphyry…, op. cit., p. xi : « Le traducteur de cette oeuvre, ainsi que des autres traités contenus dans ce volume, s’est trouvé dans une situation telle qu’il a jugé nécessaire de concilier la vie active à la vie contemplative […] [E]n acquérant pour lui-même une compréhension de la philosophie de Platon et en diffusant cette philosophie pour le bien d’autrui, il a également jugé opportun d’adopter un régime carné.»
23. Id., De l’abstinence, op. cit., vol. 2, p. 114 (II.49.1).
24. Pour Porphyre, les plantes restent en dehors du territoire de la justice: voir De l’abstinence, I.6.3 et I.18.1.
25. Ibid., vol. 3, p. 36 (IV.20.11).
26. Voir les définitions de « végétarisme » et de « véganisme » proposées par Renan Larue dans l’introduction de son Anthologie végane. 100 textes essentiels, Paris, PUF, 2023, p. 9-15 et notamment p. 9, n. 1, ainsi que le glossaire particulièrement utile des approches nutritionnelles dans Simone Pollo, Considera gli animali, Bari/Rome, Laterza, 2025, p. 15.
27. La diffusion du De l’abstinence de Porphyre à la Renaissance fut rendue possible grâce à la publication d’une paraphrase latine de Marsile Ficin (1497), suivie de la première traduction intégrale en latin par Giovanni Bernardo Feliciano en 1547, puis de l’editio princeps du texte grec en 1548 réalisée par Piero Vettori. Au sujet de ces premières éditions, voir Jean Bouffartigue et Michel Patillon, « Introduction », in Porphyre, De l’abstinence, op. cit., vol. 1, p. xi-lxxxiv, ici p. lxxix-lxxxiii. Sur la première paraphrase latine de Ficin en particulier, voir Cecilia Muratori, Renaissance Vegetarianism: The Philosophical Afterlives of Porphyry’s On Abstinence, Cambridge, Legenda, 2020, p. 23-42.
28. [Éditorial non signé], « Abstinence », The Healthian, 1-18, 1842, p. 97-99, ici p. 97.
29. Ibid., p. 98.
30. C. Muratori, Renaissance Vegetarianism, op. cit.
31. Ibid., p. 2.
32. En ce qui concerne la contextualisation, il est important de préciser que mon ouvrage ne porte pas sur des questions historiques relatives à la consommation de viande, ni qu’il consiste en une histoire culturelle de l’alimentation, domaine en pleine expansion structuré par différentes problématiques de recherche: voir Fabio Parasecoli et Peter Scholliers (dir.), A Cultural History of Food, Londres, Bloomsbury Academic, 6 vol., 2012-2016.
33. Voir C. Muratori, Renaissance Vegetarianism, op. cit., chap. 1 : « Sacrifice », en particulier l’étude de cas où Bessarion se réfère à Porphyre, p. 18-23.
34. Ibid., chap. 3 : « Otherness », en particulier l’étude de cas sur Giovanni Botero et les récits de voyage telles les lettres attribuées à Amerigo Vespucci, p. 126-133.
35. Johannes Haussleiter, Der Vegetarismus in der Antike, Berlin, Töpelmann, 1935, p. 1. J. Haußleiter prend manifestement pour point de départ l’article de Josiah Oldfield intitulé « Vegetarianism» dans l’Encyclopedia Britannica de 1911 (vol. 27, p. 967-968), lorsqu’il affirme qu’il est légitime de tracer une trajectoire chronologiquement large du « végétarisme » en dépit de la diversité des approches, des argumentaires et des régimes alimentaires qui ont en commun l’exclusion de la viande. J. Oldfield est également à l’origine de l’affirmation de J. Haußleiter selon laquelle le terme « vegetarianism » serait apparu vers 1847 (il le qualifie de « mot relativement moderne », ibid., p. 967). Sur J. Oldfield, voir A. W. H. Bates, « Josiah Oldfield (1863-1953): ‘You Can’t Trust a Fellow Who Lives on Nuts’; Vegetarianism and the Order of the Golden Age in Nineteenth-Century Britain», in A. Linzey et C. Linzey (dir.), Animal Theologians, Oxford, Oxford University Press, 2023, p. 257-272.
36. L’ouvrage de référence sur le sujet demeure J. Gregory, Of Victorians and Vegetarians, op. cit. Voir en particulier p. 189 : « Le végétarisme fut clairement une réponse à la ‘modernité’, telle qu’elle s’incarna dans l’industrialisation, l’urbanisation et dans la rupture avec le monde naturel.»
37. Un exemple en est fourni par Colin Spencer, Vegetarianism: A History, Londres, Grub Street, 2000, réédition, avec un titre historiographiquement plus stratégique de The Heretick’s Feast: A History of Vegetarianism, Londres, Fourth Estate, 1993.
38. Daniel A. Dombrowski, The Philosophy of Vegetarianism, Amherst, University of Massachusetts Press, 1984, p. 2.
39. Voir David Armitage, « What’s the Big Idea? Intellectual History and the Longue Durée », History of European Ideas, 38-4, 2012, p. 493-507. L’article fondateur demeure celui de Fernand Braudel, « Histoire et Sciences sociales. La longue durée», Annales ESC, 13-4, 1958, p. 725-753. Pour l’histoire de la philosophie en particulier, on consultera l’utile synthèse de Giulio Preti, publiée à peine deux ans avant l’article de F. Braudel: « Continuità ed ‘essenze’ nella storia della filosofia », Rivista critica di storia della filosofia, 11-3/4, 1956, p. 359-373. Darrin M. McMahon a plaidé en faveur de l’adoption d’une perspective de longue durée dans le champ de l’histoire des idées : Darin McMahon, « The Return of the History of Ideas?», in D. M. McMahon et S. Moyn (dir.), Rethinking Modern European Intellectual History, Oxford, Oxford University Press, 2014, p. 13-31.
40. Carlo Ginzburg, « Microhistory and World History », in J. H. Bentley, S. Subrahmanyam et M. E. Wiesner-Hanks (dir.), The Cambridge World History, vol. 6, The Construction of a Global World, 1400-1800 CE, part. 2, Patterns of Change, Cambridge, Cambridge University Press, 2015, p. 446-473, ici p. 471. À l’inverse, la microhistoire a parfois été présentée comme offrant une image du passé en tant qu’« environnement étranger et méconnais-sable » par rapport au monde actuel : Evelyn Welch, « Presentism and the Renaissance and Early Modern Historian », Past & Present, 234-1, 2017, p. 245-253, ici p. 247.
41. Renan Larue, Le végétarisme des Lumières. L’abstinence de viande dans la France du XVIII e siècle, Paris, Classiques Garnier, 2019. L’ouvrage de Tristram Stuart, The Bloodless Revolution: Radical Vegetarians and the Discovery of India (Londres, HarperPress, 2006), remarquable par son érudition, adopte une perspective culturelle et non philosophique. Le terme anachronique de « végétarisme» y est largement employé, sans être véritablement problématisé (toutefois, voir p. 416 à propos de « l’écologie » et du « végétarisme » : « Si l’on choisit d’utiliser l’anachronisme que constitue le mot ‘écologie’, il est essentiel d’opérer une distinction entre les écologies ‘idéalistes’ des végétariens et les écologies ‘réalistes’ des contre-végétariens, ainsi qu’entre les implications politiques respectives des deux tendances »). De manière similaire, Erica Joy Mannucci, La cena di Pitagora. Storia del vegetarianesimo dall’antica Grecia a Internet, Rome, Carocci, 2008, retrace une vaste histoire de la réception en mobilisant l’anachronique « végétarisme », établissant un lien entre l’Antiquité et le monde contemporain à travers l’étude de figures clefs de la première modernité.
42. Lucien Febvre, Le problème de l’incroyance au XVI e siècle. La religion de Rabelais, Paris, Albin Michel, 1942, avant-propos.
43. Renan Larue, « Introduction », in R. Larue, Le végétarisme des Lumières, op. cit., p. 11 : « Leur angoisse, au xiiie siècle, devant la mort des bêtes est-elle comparable à la nôtre ? »
44. Id., « Introduction », in Anthologie végane, op. cit., p. 9 : « Dans le domaine des idées morales, rien ne se crée tout à fait ; la plupart des choses ne font que se dire autrement. »
45. Ce positionnement se manifeste clairement dans le choix de R. Larue de rassembler une anthologie de textes sous l’intitulé anachronique de « végane ». Anthologie végane (2023) couvre un large spectre d’auteurs et d’autrices allant de l’Antiquité (Diogène Laërce, Porphyre, Plutarque, etc.) à aujourd’hui (Tom Regan, Peter Singer ou Melanie Joy). Fait notable, l’anthologie n’est pas organisée de manière chronologique, mais thématique, entrelaçant le terme « véganisme » avec d’autres expressions telles que « régime végétal» ou « physiologie frugivore ».
46. Je dois cet exemple éclairant à Simon Gilson, que je tiens à remercier. Plusieurs ouvrages comportent l’expression « cosmologie de Platon » dans leur titre, à commencer par Francis Macdonald Cornford, Plato’s Cosmology: The Timaeus of Plato, Londres, Kegan Paul & Co., 1937, ainsi que Thomas Leinkauf et Carlos G. Steel (dir.), Plato’s Timaeus and the Foundations of Cosmology in Late Antiquity, the Middle Ages and Renaissance, Louvain, Leuven University Press, 2005. L’expression est également utilisée à de nombreuses reprises dans l’article Donald Zeyl et Barbara Sattler, entrée « Plato’s Timaeus », Stanford Encyclopedia of Philosophy, https://plato.stanford.edu/entries/plato-timaeus/.
47. Thomas Blount, entrée « Cosmology », in Glossographia: Or a Dictionary, Interpreting All Such Hard Words […], Londres, Newcomb, 8. vol., 1661 : « a speaking of the world » [un discours sur le monde].
48. Pour un exemple, voir William Mander, « Pantheism », Stanford Encyclopedia of Philosophy, https://plato.stanford.edu/entries/pantheism/: « Le terme ‘panthéisme’ est un terme moderne. […] Mais si le nom est récent, les idées, elles, sont très anciennes, et tout survol de l’histoire de la philosophie révélera de nombreux penseurs panthéistes ou ayant une inclination panthéiste.»
49. R. Larue, Le végétarisme des Lumières, op. cit., p. 11.
50. Nicole Loraux, « Éloge de l’anachronisme en histoire», Le Genre humain, 27-1, 1993, p. 23-39, ici p. 26 : « Et j’ai alors éprouvé une authentique jubilation à découvrir que l’‘amour’ ou la ‘colère’, tels qu’un Grec les éprouvait et les nommait, n’avaient rien à voir – pensais-je dans une sorte d’étrange soulagement – avec ce que nous nommons ainsi et éprouvons sous ce nom.»
51. N. Loraux, « Éloge de l’anachronisme en histoire », art. cit., p. 27 : « […] il fallait bien d’une façon ou d’une autre que nous partagions quelque chose de leurs sentiments et de leurs pensées». N. Loraux parle ici spécifiquement de la Grèce antique, mais ses arguments s’appliquent de toute évidence à tout objet historique, comme le suggère le titre général de son article.
52. Le dictionnaire Le Robert, cité par Jacques Rancière dans « Le concept d’anachronisme et la vérité de l’historien », L’Inactuel, 6, 1996, p. 53-68, ici p. 54.
53. Ibid.
54. N. Loraux, « Éloge de l’anachronisme en histoire », art. cit., p. 27 : « Commençait, je crois, la réflexion proprement historienne.»
55. Un exemple significatif est fourni par Paul Warde, The Invention of Sustainability: Nature and Destiny, c. 1500-1870, Cambridge, Cambridge University Press, 2018, chap. 1 : « Living from the Land, c. 1500-1620 ». De manière analogue, Matteo Di Tullio et Martino Lorenzo Fagnani emploient des termes tels qu’« écologie », « durabilité » et « changement climatique » pour aborder la période moderne : Matteo Di Tullio et Martino Lorenzo Fagnani, Una storia ambientale dell’età moderna. Società, saperi, economie, Rome, Carocci, 2024.
56. C’est ainsi que P. Warde présente cette recherche, issue d’un projet collectif plus vaste : Paul Warde, « The Invention of Sustainability», Modern Intellectual History, 8-1, 2011, p. 153-170, ici p. 153.
57. Voir Miri Rubin, « Presentism’s Useful Anachronisms», Past & Present, 234-1, 2017, p. 236-244, ici p. 237 : « Le ‘présentisme’ est accolé de façon polémique aux historiens qui reconnaissent l’influence de considérations éthiques sur leur travail. […] Le présentiste est ainsi accusé de brouiller les catégories, de commettre l’un des péchés capitaux de l’historien : l’anachronisme.»
58. E. Welch, « Presentism and the Renaissance and Early Modern Historian », art. cit., p. 247. Sur les dangers du présentisme, voir Carlos Spoerhase, « Presentism and Precursorship in Intellectual History », Culture, Theory and Critique, 49-1, 2008, p. 49-72.
59. Ces exemples sont tirés de M. Rubin, « Presentism’s Useful Anachronisms», art. cit., p. 237.
60. Comme l’a clairement souligné C. Spoerhase, « Presentism and Precursorship… », art. cit., p. 65.
61. Une explication possible de ce phénomène réside dans la tension existentielle qui caractérise les disciplines de l’histoire de la philosophie, structurée par la question de savoir laquelle des deux – l’histoire ou la philosophie – doit être considérée comme primordiale. Pour un aperçu récent sur cette question, voir Susan James, «The Relationship Between Philosophy and Its History», in R. Bourke et Q. Skinner (dir.), History in the Humanities and Social Sciences, Cambridge, Cambridge University Press, 2022, p. 211-228. Selon moi, la méthodologie de l’anachronisme contrôlé permet aux historiens et historiennes de la philosophie de concevoir leur discipline au-delà de la « thèse de la séparation », soit de « l’idée selon laquelle la philosophie et l’étude de l’histoire relèvent de formes d’enquête distinctes » (ibid., p. 211).
62. Je cite ici textuellement un rapport qui m’a été communiqué par le directeur de la collection dans laquelle mon ouvrage a été publié. Je tiens d’ailleurs à remercier l’évaluateur anonyme pour avoir exprimé son opinion avec sincérité; celle-ci demeure pour moi, plusieurs années après la publication du livre, une source de stimulation méthodologique. Cet avis m’a non seulement incitée à définir plus précisément pourquoi je suis convaincue que mon ouvrage porte bien sur le végétarisme, mais il m’a conduit, en dernière instance, à concevoir l’histoire de la philosophie comme une discipline fondée sur l’usage contrôlé de l’anachronisme, afin d’articuler reconstitution historique et filiations théoriques.
63. Selon l’évaluateur, l’usage abusif de l’anachronisme revient in fine à une forme de publicité mensongère : « Le végétarisme implique avant tout une pratique plutôt qu’une discussion théorique. Plus important encore, ses connotations sont si étroitement liées aux idées du xixe siècle sur l’attention éthique envers les animaux indépendamment de leur rationalité […] et il est si clairement défini par son héritage du xxe siècle que je pense que toute personne qui achètera ce livre dans l’idée d’y trouver une ‘Renaissance du végétarisme’ sera véritablement déçue. Il s’agit simplement d’une question d’honnêteté éditoriale. » Fait intéressant, l’évaluateur recommandait néanmoins la publication, sous réserve de quelques modifications mineures, « et notamment de ne pas utiliser le terme végétarisme». Je reste convaincue que la structure et la cohérence narrative de l’ouvrage se seraient effondrées sans l’usage de ce terme, qui constitue le fil rouge conceptuel liant entre eux des débats autrement disjoints.
64. [Éditorial non signé], « Who Is the Abstainer?», art. cit., p. 89.
65. The Healthian, 1-12, 1842, p. 89. La citation provient de De l’abstinence, II.45.
66. Voir également la citation de Porphyre placée en exergue de The Healthian, 1-9, 1842, p. 65 : « La pureté rituelle, intérieure et extérieure, est donc le fait de l’homme divin.»
67. [Éditorial non signé], «What Is Abstinence? », The Healthian, 1-8, 1842, p. 57-59, ici p. 59.
68. Il convient néanmoins de souligner une différence significative : Porphyre s’adresse expressément aux philosophes, et non au grand public.
69. L’auteur signe sous le pseudonyme de Bar-Abba, jeu de mots marquant son opposition à Barbara : « Animal Slaughter: To the Editor of the Healthian», The Healthian, 1-7, 1842, p. 50-52, ici p. 50-51.
70. Jamblique, De Mysteriis Aegyptiorum, Chaldaeorum, Assyriorum […], trad. par M. Ficin, Venise, Manuzio, 1497. Ce volume contient entre autres les traductions des textes suivants : De Sacrificio et Magia de Proclus, De Somniis de Synesius, De Daemonibus de Psellus, et bien sûr De Abstinentia de Porphyre. Je reconstruis cette lignée dans C. Muratori, Renaissance Vegetarianism, op. cit., chap. 1.5.
71. The Healthian, 1-7, 1842, p. 49 ; la traduction française est ici extraite de La Bible. Ancien Testament, éd. et dir. par É. Dhorme, Paris, Gallimard, 1956, Genèse, I,29, p. 6.
72. The Healthian, 1-8, 1842, p. 57.
73. Joseph Ritson, An Essay on Abstinence from Animal Food as a Moral Duty, Londres, R. Phillips, 1802, p. 43 ; James Burnett Monboddo, Of the Origin and Progress of Language, vol. 1, 2e éd., Édimbourg, Balfour, 1774, p. 224-225. Sur J. Ritson, voir Jane Spencer, Writing About Animals in the Age of Revolution, Oxford, Oxford University Press, 2020, chap. 6, en particulier p. 205-215. J. Spencer emploie le terme anachronique de « végétarisme » pour qualifier la position de J. Ritson, et souligne son lien avec « les doctrines végétariennes antiques de Pythagore et de Porphyre ainsi que les principes végétariens de l’Inde hindoue » (p. 206).
74. William A. Alcott, Vegetable Diet: As Sanctioned by Medical Men, and by Experience in All Ages, Boston, Marsh, Capen & Lion, 1838, p. 176. L’ouvrage est recensé dans The Healthian, 1-12, 1843, p. 103-104. Cette recension oppose les approches du régime végétal aux ÉtatsUnis et en Angleterre, en soulignant que la contribution de W. A. Alcott met l’accent sur la « discussion physiologique », tandis que The Healthian « a constamment défendu un régime végétal, et en particulier un régime frugivore, au nom de la beauté morale, du plaisir véritable et d’une plus grande élégance » (p. 103). Sur cette recension, voir J. Gregory, Of Victorians and Vegetarians, op. cit., p. 100.
75. William Metcalfe, « Do You Eat Meat?», The Vegetarian Messenger, Designed to Aid in the Extensive Diffusion of True Principles in Relation to the Food of Man; Advocating Total Abstinence from the Flesh of Animals, and the Adoption of Vegetarian Habits of Diet, 4, 1854, p. 11-12, ici p. 12.
76. « Old Battles Fought Over Again», The Vegetarian Messenger, 4, 1854, p. 15-20. Je parle de cet article dans C. Muratori, Renaissance Vegetarianism, op. cit., p. 1-10.
77. Certains chercheurs et chercheuses ont soutenu, par exemple, que la spécificité du végétarisme au xixe siècle résidait dans ses aspects sociaux, liés à la fondation d’associations et de groupes voués à la diffusion de cette pratique : voir James Whorton, « Vegetarianism», in K. F. Kiple et K. Coneè Ornelas (dir.), The Cambridge World History of Food, vol. 2, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, p. 1553-1564, ici p. 1553-1554 : « Le terme ‘vegetarianism’ a été forgé relativement récemment, au milieu du xixe siècle, au moment où la consommation d’un régime sans chair prenait la forme d’un mouvement organisé. En tant que pratique, cependant, il remonte à des temps bien plus anciens.» Mon propos, toutefois, ne porte pas sur le végétarisme simplement en tant que pratique, mais en tant qu’ensemble de principes théoriques.
78. Ce thème est récurrent dans Animal Liberation: A New Ethics for Our Treatment of Animals de Peter Singer (New York, Avon Books, 1975), qui propose notamment une critique de la conception cartésienne des animaux comme êtres dénués à la fois de sensibilité et de pensée (p. 10-11).
79. Frank Rexroth, Fröhliche Scholastik. Die Wissenschaftsrevolution des Mittelalters, Munich, Beck, 2018, p. 17-18 : « Ce livre ne repose ni sur une affirmation de continuité (‘celui qui veut comprendre les origines du présent doit s’intéresser au Moyen Âge’), ni sur l’hypothèse d’une altérité (‘cher lecteur, laisse-moi te parler d’un monde lointain et meilleur, et tire ensuite tes propres conclusions’), mais sur la confiance de l’historien dans le pouvoir heuristique de l’anachronisme : dans l’application contrôlée de concepts, de problématiques et de questionnements contemporains à des époques éloignées ainsi que dans le transfert expérimental de configurations passées vers la modernité. Le passé qui se révèle par cette méthode, je le crois, peut être plausible, même s’il n’a jamais été perçu comme tel par ses contemporains. Et le présent, dans lequel s’effectue cette démarche, s’éclaire non pas nécessairement sur son histoire, mais sur l’espace de possibilités dans lequel il se déploie.»
80. Ou, pour reprendre les termes de Catherine König-Pralong à propos de l’approche de F. Rexroth, « distinguer le mot de la chose » : Catherine König-Pralong, « Space, Scale, Anachronism, and the History of Medieval Philosophy Today », Giornale critico della filosofia italiana, 19-3, 2023, p. 461-478, ici p. 477. Elle fait référence à l’usage du terme « intellectuel » pour désigner certaines figures médiévales : Frank Rexroth, « Unerwünschte Experten. Die Intellektuellengestus in der gelehrten Praxis des 12. Jahrhunderts », in M. Kitzinger et W. E. Wagner (dir.), Intellektuelle. Karriere und Krise einer Figur vom Mittelalter bis zur Gegenwart, Bâle, Schwabe, 2023, p. 11-33.
81. Voir aussi Catherine König-Pralong, « Indiscipline in the Intellectual History: Immersing the History of Philosophy in the History of Knowledge», Intersezioni. Rivista di storia delle idee, 51-3, 2021, p. 295-309.
82. L’objet de cet article explique l’emploi prépondérant de termes anglais, en raison de l’émergence du terme « vegetarianism » dans un contexte anglophone. Une recherche complémentaire serait à mener dans d’autres contextes linguistiques, avant et au moment de la diffusion des traductions littérales de « vegetarianism ». Par exemple, en français, « végétarien » fut d’abord traduit par « légumiste » : voir la caricature de la Vegetarian Society en « Société des légumistes de Londres » dans « Les légumistes à Paris », Le Charivari, 18 août 1853, p. 1-2.
83. J’ai longuement abordé cette question dans Renaissance Vegetarianism, en particulier au chap. 2 : « Health », où je fais référence à des auteurs tels qu’Arnau de Vilanova et Érasme.
84. David Gentilcore souligne également ce point dans Food and Health in Early Modern Europe: Diet, Medicine and Society, 1450-1800, Londres/New York, Bloomsbury, 2016, p. 127 : « Lorsque les modernes de l’époque souhaitaient désigner un régime excluant la chair des animaux abattus, ils parlaient de ‘régime pythagoricien’.» L’approche historicoculturelle de D. Gentilcore emploie prudemment l’anachronisme « végétarisme » (voir le titre du chap. 7 : « Vegetable Food: The Vegetarian Option»), tout en notant que dans la première modernité, « au sein des théories que les médecins ont défendu et suivi, on trouve peu de formes de ce que nous appellerions aujourd’hui le végétarisme strict ; en effet, le terme même de vegetarian n’a été forgé qu’en 1847, lors de la fondation de la Vegetarian Society en Grande-Bretagne » (p. 128 ; voir aussi p. 129).
85. Voir également C. Muratori, Renaissance Vegetarianism, op. cit., p. 147. La Cité du Soleil occupe une place stratégique, d’un point de vue historiographique, dans l’oeuvre de T. Campanella, comme l’a montré Luca Addante dans Tommaso Campanella. Filosofo immaginato, interpretato, falsato, Rome/Bari, Laterza, 2018, chap. 4.
86. Tommaso Campanella, La Cité du Soleil, trad. par A. Zévaès, Paris, Vrin, 1981, p. 87-88 : « [Désormais, i]ls se nourrissent de viande, de fromage, de beurre, de miel, de dattes et de différents légumes. À l’origine, ils répugnaient à la viande, car ils considéraient comme un acte de férocité de tuer les animaux. Mais plus tard ils réfléchirent qu’il n’était pas moins cruel de détruire les plantes qui sont, elles aussi, douées de vie et de sensibilité. Seulement, avec une pareille conception, l’homme en arriverait à manquer des subsistances nécessaires et à mourir de faim. Ils comprirent alors que les créatures inférieures sont destinées à assurer la subsistance des êtres supérieurs, et maintenant, dans leur alimentation, ils utilisent aussi bien la chair des animaux que les plantes et les produits de la terre […]. Voici, en matière d’alimentation, la règle suivie. Un jour, ils consomment de la viande ; le lendemain du poisson; le surlendemain, des légumes. Le quatrième jour, ils reviennent à la viande, afin que l’estomac ne se fatigue et que l’organisme ne se débilite point.»
87. Id., Teologia. Libro primo, éd. par R. Amerio, Milan, Vita e Pensiero, 1936.
88. Voir C. Muratori, Renaissance Vegetarianism, op. cit., p. 76-79.
89. Tommaso Campanella, Delle virtù e dei vizi in particolare. Inediti. Theologicorum liber 10, vol. 3, éd. par R. Amerio, Rome, Centro internazionale di studi umanistici, 1988, p. 44 : « Les Pythagoriciens, jadis, et de nos jours les Brahmanes de l’Inde orientale, considéraient comme un crime le fait de tuer les animaux. Toutefois, certains d’entre eux nous étant nuisibles – tels les puces, les serpents, etc. –, il ne fait aucun doute qu’il estlégitime non seulement de s’en prémunir, mais aussi de les éliminer afin d’éviter qu’ils ne nous nuisent, ainsi que nous l’enseigne la nature. En ce qui concerne les animaux inoffensifs, les arguments avancés par Pythagore, Porphyre et Plutarque ne convainquent pas, puisqu’il est manifeste que les êtres bruts existent en fonction de l’homme, et que leur chair est plus bénéfique que d’autres aliments, du fait de sa plus grande affinité avec notre nature. Ce n’est donc pas là cruauté, mais usage du droit naturel: sans quoi il ne serait pas non plus légitime de consommer des végétaux, eux aussi sans aucun doute dotés de sensibilité.»
90. Voir Tommaso Campanella, Del senso delle cose e della magia, éd. par G. Ernst, Rome/ Bari, Laterza, 2007, p. 97-98 ; id., De sensu rerum et magia, Paris, Bechet, 1637, p. 94.
91. C. Muratori, Renaissance Vegetarianism, op. cit., p. 183-187. J’ai analysé pour la première fois les conceptions de T. Campanella concernant le lien entre la rationalité animale et le pansensisme dans « Eating (Rational) Animals: Campanella on the Rationality of Animals and the Impossibility of Vegetarianism », in C. Muratori et B. Dohm (dir.), Ethical Perspectives on Animals in the Renaissance and Early Modern Period, Florence, SISMEL-Edizioni del Galluzzo, 2013, p. 139-166.
92. Ead., Renaissance Vegetarianism, op. cit., p. 188 et 190, avec des références clefs à la Metaphysica de T. Campanella, dans laquelle il attribue aux animaux une « raison sensitive et un intellect » ainsi qu’à son De sensu rerum et magia où il évoque la notion de ratio sensitiva : Tommaso Campanella, Universalis philosophiae seu metaphysicarum rerum […]. Libri VIII, Paris, Langlois, 1638, première partie, p. 58b (livre 1.6, appendice) ; id., De sensu rerum et magia, op. cit., p. 85 (cette expression est omise dans la version italienne de l’ouvrage).
93. P. Singer, Animal Liberation, op. cit., p. 10. Il est significatif que Jeremy Bentham constitue une référence fondamentale pour Peter Singer à cet égard (ibid., p. 5-8).
94. Surlaprésence decetteproblématique dansle débat public contemporain,voir par exemple Zoë Schlanger, « Should Plants Be Given Rights? What New Botanical Breakthroughs Could Mean », The Guardian, 4 mai 2024, https://www.theguardian.com/books/article/2024/may/04/should-plants-be-given-rights-what-new-botanical-breakthroughs-could-mean.
95. Une référence au traitement du logos animal chez Porphyre aurait pu suffire, mais l’exemple de T. Campanella montre clairement que le « végétarisme » n’a pas disparu après l’Antiquité, contrairement à ce que l’on suppose souvent. Voir G. Fay Edwards, « Reincarnation, Rationality, and Temperance: Platonists on Not Eating Animals », in P. Adamson et G. F. Edwards (dir.), Animals: A History, New York, Oxford University Press, 2018, p. 27-55.
96. T. Taylor, A Vindication of the Rights of Brutes, op. cit., p. 18. Pour une analyse critique des intentions partiellement ironiques de T. Taylor dans ce texte, voir James Vigus, « Adapting Rights: Thomas Taylor’s A Vindication of the Rights of Brutes », in C. Duffy, P. Howell et C. Ruddell (dir.), Romantic Adaptations: Essays in Mediation and Remediation, Farnham, Ashgate, 2013, p. 41-55.
97. T. Taylor, A Vindication of the Rights of Brutes, op. cit., p. 18-19.
98. J. Vigus souligne le rôle déterminant joué par la référence à T. Campanella dans le texte de T. Taylor : J. Vigus, « Adapting Rights », art. cit., p. 52.
99. T. Taylor, A Vindication of the Rights of Brutes, op. cit., p. 72.
100. T. Taylor, A Vindication of the Rights of Brutes, op. cit., p. 73.
101. Ludwig Wittgenstein, «A Lecture on Ethics », The Philosophical Review, 74-1, 1965, p. 3-12, ici p. 4. Ce texte repose sur des notes rédigées entre 1920 et 1930 en vue d’une conférence prononcée à Cambridge.
102. Je suis consciente que les photographies de F. Galton sont des objets controversés, en raison des accusations de racisme qui leur sont légitimement adressées. Une métaphore alternative pourrait être celle du flipbook (ou folioscope), dans lequel une série de dessins s’anime par le simple fait de faire défiler rapidement les pages. Cette image permet de rendre compte de l’idée selon laquelle l’histoire de la philosophie, telle que je la conçois, consiste à « animer », c’est-à-dire à relier entre eux, de manière organique et diachronique, une série de concepts et de termes. Cependant, elle ne restitue pas aussi efficacement l’idée d’une sélection active des sujets ni celle de leur réalité historique– éléments pourtant essentiels dans l’exemple de la photographie composite.
Translation available: Vegetarianism Before “Vegetarianism”: Historiography and the Method of Controlled Anachronism