À travers son essai politique au style pamphlétaire, Donald J. Savoie prononce son intention de « dire la vérité aux Canadiens » sur la croissance de la fonction publique fédérale (ci-après : FPF). L’auteur met en outre en lumière l’imputabilité fragmentée et défaillante de la FPF auprès des citoyens, en insistant sur la résistance au changement à l’intérieur même de l’État.
Alors que les scores de satisfaction de la FPF sont au plus bas (246–247), ses effectifs ont augmenté de près de 25% depuis 2015 jusqu’à dépasser les 320 000 fonctionnaires (65 ; 125), portant à plus de 400 milliards de dollars son budget annuel (17). À lire Savoie, cette situation semble aller en s’aggravant. Les tentatives épisodiques de redimensionnement (downsizing) initiées par les Premiers ministres depuis les années 1970 (105 sqq. et alibi) et par les commissions royales d’enquête successives (225 et alibi) auraient échoué à mitiger le phénomène dans la durée. Par ailleurs, la centralisation excessive des décisions étatiques à Ottawa—au cabinet du Premier ministre, au bureau du Conseil privé et au ministère des Finances—contribuerait à la fragmentation de la chaîne d’imputabilité traditionnelle du système parlementaire de type Westminster (11 ; 20 sqq. et alibi). Parmi les explications possibles de cette double crise systémique—de proportions et d’imputabilité—figurerait une culture du silence à l’intérieur de la FPF (83 sqq.). Ce code non-écrit amènerait les fonctionnaires à se placer sur la défensive lorsque des voix s’élèvent dans les médias (44 sqq.). Ce silence serait aussi pratiqué par les cadres supérieurs, qui ne critiqueraient les travers de la FPF qu’après l’avoir définitivement quittée. Le pouvoir immédiat de briser ce cercle vicieux appartiendrait aux acteurs étatiques : fonctionnaires, cadres supérieurs, sous-ministres, députés, ministres et Premiers ministres. Or, ni les acteurs politiques ni les serviteurs de l’État n’auraient personnellement intérêt à entreprendre les réformes nécessaires (230 sqq. et alibi). Parallèlement, Savoie (64 sqq. et alibi) dénonce le fait que les fonctionnaires attribués à l’analyse de programmes et au conseil des décideurs (les « poètes ») sont de plus en plus nombreux, comparativement aux fonctionnaires assignés aux services aux citoyens, comme la délivrance de passeports ou l’attribution de prestations d’assurance-emploi (les « plombiers »). Les Canadiens auraient pourtant droit à un meilleur accès aux services de première ligne, insiste l’auteur (209 sqq.). Le jeu de la politique négative basée sur le blâme mutuel (7 et alibi), la surcharge de travail des principaux acteurs (149 sqq.; 171 sqq.), le développement des médias sociaux (169 et alibi), les nouvelles règles d’accès à l’information (198–199 et alibi) et les pratiques syndicales (95–99 ; 223 et alibi) ajouteraient à la complexité du casse-tête. Dans ce contexte, Savoie en appelle à un débat public et à la tenue d’une commission royale d’enquête (248 sqq. et alibi).
Placée au centre du propos de Savoie, la notion d’imputabilité (accountability) aurait bénéficié d’une conceptualisation plus approfondie et nuancée. Le fait d’envisager l’imputabilité comme un bloc sans établir de distinction entre responsabilité éthique et reddition de comptes de performance (Proulx, Reference Proulx2010) appauvrit l’argumentaire de l’auteur. L’auto-régulation par l’éthique publique (Boisvert, Reference Boisvert, Brodeur, Paquin, Bernier and Lachapelle2010) et le contrôle des résultats managériaux (Facal et Mazouz, Reference Facal and Mazouz2017) sont des exemples de thèmes apparentés à l’imputabilité que Savoie aurait gagné à développer.
Par ailleurs, l’imputabilité est un thème généralement associé négativement au nouveau management public (NMP) (Osborne, Reference Osborne2010 : pp. 42–43 ; Peters, Reference Peters, Boussaguet, Jacquot and Ravinet2019). Tenant de l’approche traditionnelle wébérienne (51), l’auteur exclut le recours aux méthodes du secteur privé comme remède au sureffectif. Néanmoins, les nombreuses références à l’école des choix collectifs (public choice), au choix rationnel et à la maximisation de l’utilité chez les acteurs en cause, ainsi qu’un souci plus ou moins explicite de la performance, rejoignent la logique du nouveau management public. De plus, l’absence de référence directe au modèle de la nouvelle gouvernance publique (NGP)—historiquement subséquent au NMP—limite la portée du propos, particulièrement en contexte de fragmentation de l’imputabilité. En effet, la NGP tient compte à la fois des acteurs publics et privés, en leur attribuant une responsabilité partagée (Osborne, Reference Osborne2010 : 421–425 ; Rhodes, Reference Rhodes and Pierre2000). L’auteur gagnerait dès lors à assumer le métissage des divers paradigmes de management public, dans son analyse critique des pratiques administratives et managériales.
De surcroît, il serait opportun de prolonger la réflexion en s’intéressant à la motivation intrinsèque des fonctionnaires (Kaséréka, Reference Kaséréka1999) ainsi qu’à leur motivation à l’égard du service public (Perry Reference Perry1996). Cette perspective viendrait nuancer le postulat d’un désengagement des acteurs publics vis-à-vis de l’intérêt général.
Pour finir, cet essai audacieux et convaincant, publié dans un contexte politique marqué par la rareté des ressources et des déficits budgétaires chroniques, constitue un pavé dans la mare de la FPF. L’auteur n’est pas le premier à réfléchir aux possibles améliorations structurelles de l’administration publique canadienne, mais il contribue à guider la réflexion citoyenne vers les réformes nécessaires pour contrer la démesure et la fragmentation actuelles de la fonction publique fédérale.